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Aussitôt dit aussitôt fait, cette phrase provoquait inéluctablement chez ma petite personne capricieuse une bonne quinzaine de minutes de silence boudeur (pas plus, après ça devient difficile), et il va de soi que je refusais tout net de répéter ce que je venais de dire.
C’est que j’avais telllleeement de choses à dire ! Et les choses n’ont pas beaucoup changé..
Aussi aujourd’hui avais-je l’intention de vous parler de l’œuvre de Daniel Pennac en partant du petit volume intitulé « Des chrétiens et des Maures ».
Mais voyons, c’est impossible, après Gide tire la gueule et Fritz Zorn pousse des hululements morbides du fin fond de son tombeau.
En effet, la plupart des aimables auteurs qui acceptent non sans ascétisme de s’installer dans ma modeste bibliothèque sont tous des livres ayant déjà eu une vie (j’adore cette idée).
Les seuls livres achetés sont ceux pour qui je n’ai pas su être assez patiente.. Mais il va de soi qu’un bon Balzac se trouve sans grande difficulté dans n’importe quel petit bookshop Oxfam ou dans ces mini librairies où les vieux propriétaires jouent en cachette au tétris ou feuillètent avec nonchalance un livre relié du début 19ème tellement le flux de dangereux voleurs à l’étalage est faible dans ces contrées à l’odeur si caractéristique.
J’aime ces petites notes que les différents lecteurs ont pu laisser dans la marge, ces petits mots de prompt rétablissement, l’impression de pouvoir savoir quel chapitre a été le plus relu de tout l’ouvrage.
Le livre est un objet certes, mais il reflète des époques et des gens qui méritent que l’on s’intéresse à eux.(enfin, si on aime ça…)
Aussi vais-je vous présenter pas à pas quelques uns de mes amis livresques.
Pour commencer avec brio je vais vous présenter le plus lu et relu de mes vieillards « les nourritures terrestres et les nouvelles nourritures » d’André Gide.
La première partie a été publiée en 1897 (Gide avait alors 28ans) et la seconde, « les nouvelles nourritures », en 1935.
Mon édition, quant à elle, date de 1942, c’est l’édition de la nrf (magazine fondé début 20ème et patronné par, je vous le donne en mille, André Gide). Evidemment, avec le temps, il a pris cette teinte jaunie que j’aime tant, les coins sont tordus et il a du prendre l’eau car toutes les pages ressortent légèrement froissées. Comment nier un charme si indéniable !
Il poursuit son tour de séduction en étant doublement signé. Vous savez, de ces belles signatures de professeur de primaire qui passent derrière les rangs pour redresser les dos malheureux et tordus de quelques uns de ses élèves.
Ici, la plus ancienne est tracée à l’encre, c’est celle d’un certain L. Briamont. Je l’imagine adolescent, issu d’une « bonne famille » où l’on a bien appris à prendre soin de ce que l’on possède. Alors il trace soigneusement, de biais, de cette écriture nette d’érudit son nom oublié.
Une autre page, une signature plus récente, de janvier 1983 (j’apprécie les gens précis), celle de J. Jims peut-être, ici je doute, c’est d’autant plus agréable.
Cette personne a-t-elle hérité du livre ou l’a-t-elle acheté tout comme moi ? Qu’a-t-elle pensé alors de l’autre personne dont les doigts avaient déjà tourné ces pages.
Et ici, eh bien, écoutez, c’est tout simplement grandiose. Il marque une période de ma vie, peut-être devrais-je l’inscrire dans le livre pour les prochains ?
Je l’ai acheté il y a deux étés de cela, mon premier été réel dans ma nouvelle vi(ll)e.
Et l’atmosphère était idéale pour cette lecture, ou peut-être était-ce cette lecture qui créait d’elle-même cette atmosphère si propice.
Toujours est il que ce livre est une « bible », beaucoup plus efficace dans mon cas que les vrais ouvrages religieux ou psychologiques, qui nous fait méditer et reprendre pied. Un mélange de tous les styles de tous les genres, une richesse graphique, tous tournés vers le
même astre : l’Humain.

(http://www.kalin.lm.com/gidph1.html)
Des extraits valent mieux que de longs et monocordes discours :
« Je voudrais arriver à cette heure de nuit où tu auras successivement ouvert puis fermé bien des livres cherchant dans chacun d’eux plus qu’il ne t’avait encore révélé ; où tu attends encore ; où ta ferveur va devenir tristesse, de ne pas se sentir soutenue. Je n’écris que pour toi ; je ne t’écris que pour ces heures. »
« Leur sagesse ?... Ah ! leur sagesse, mieux vaut
n’en pas faire grand cas.
Elle consiste à vivre le moins possible, se méfiant
de tout, se garant.
Il y a toujours, dans leurs conseils, je ne sais
quoi de rassis, de stagnant.
Ils sont comparables à certaines mères de fa-
milles qui abrutissent de recommandations leurs
enfants :
- « Ne te balance pas si fort, la corde va cra-
quer ;
Ne te mets pas sous cet arbre, il va tonner ;
Ne marche pas où c’est mouillé, tu vas glisser ;
Ne t’assieds pas sur l’herbe, tu vas te tacher ;
A ton âge, tu devrais être plus raisonnable ;
Combien de fois faudra-t-il te le répéter :
On ne met pas ses coudes sur la table.
Cet enfant est insupportable ! «
- Ah ! Madame, pas tant que vous.»
« On n’est sûr de ne jamais faire que ce que l’on est incapable de comprendre. Comprendre, c’est se sentir capable de faire. ASSUMER LE PLUS POSSIBLE D’HUMANITE, voilà la bonne formule »
« Alors, je me dis que ça ne doit être pas si difficile de mourir, puisque, en fin de compte, tous y parviennent. Et ce ne serait peut-être, après tout, qu’une habitude à prendre, si seulement on ne mourait pas rien qu’une fois.
Mais la mort est atroce à qui n’a pas rempli sa vie. A celui-ci la religion n’a que trop beau jeu pour lui dire : - Ne t’en fais pas. C’est de l’autre côté que ça commence, et tu seras récompensé.
C’est dès « ici bas » qu’il faut vivre. »
« Colline de Vincigliata. Là j’ai vu pour la première fois les nuages, dans l’azur, se dissoudre ; je m’en étonnai beaucoup ne pensant pas qu’ils pussent ainsi se résorber dans le ciel, croyant qu’ils duraient jusqu’à la pluie et ne pouvaient que s’épaissir. Mais non : j’en observais tous les flocons un à un disparaître ; - il ne restait plus que de l’azur. C’était une mort merveilleuse ; un évanouissement en plein ciel.»

(http://www.freemages.fr/browse/show.php?id=650)