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« La musique d’une vie » d’Andreï Makine est un livre de paroles confiées. Paroles de l’énonciateur initial, celui qui pose avec talent l’oppressante atmosphère d’un lieu – une gare perdue au milieu de l’Oural- afin de mieux traduire toute la réalité d’une vie, d’une société, d’un type d’homme, l’homo sovieticus, et paroles de celui dont il aura la chance d’écouter l’Histoire.
Ici, celui qui va prendre la parole en tant qu’« homo sovieticus » est le mystérieux Alexeï Berg. Après une rencontre quasiment irréelle, son récit prend vie alors que le train entame ses premiers kilomètres dans un désert blanc ; ou plus justement, avec le branlement du train débute l’histoire d’un jeune homme, d’un être disparu, perdu dans la seconde guerre mondiale, dans son identité et sa réalité.
Alexeï Berg, fils d’artistes, devait donner son premier concert de piano le 24 mai 1941. Il transcrit avec amertume ce temps d’avant guerre où le trac et l’enthousiasme le grisaient encore. Hélas, ce spectacle n’aura jamais lieu. Sa vie, tout ce qui assurait l’unité de son être, vont être rattrapés par l’Histoire et l’oubli.
Contraint à la fuite, il vivra la guerre, il fera la guerre, avec l’identité d’un autre. Toujours il faudra rester lisse et au plus près de l’autre pour ne pas être pris. Il rencontrera des corps de femmes, des yeux livides de cadavres, un amour lié, l’odeur de l’iode.
Mais jamais il ne provoquera nos larmes, jamais il n’y aura de pesanteur analytique sur la personne du héros de guerre, d’insistance sur les scènes de combat.
Seule compte cette poésie de l’être détourné de sa route, vivant à demi ses années de fuite où il est un autre dépouillé. Un être qui ressent, qui observe, qui vit les choses comme à distance de son corps. Une distance qui rend les choses profondes, qui rend ce livre prenant et pesant, dont le personnage ne nous quitte plus.
Une image reste pour longtemps, l’image d’adieu, celle d’un homme qui n’est plus là , parti dans la contemplation de celui qui, face à lui, donne son premier concert de piano.
Et l’on passe son temps à chercher encore et encore comment cela est possible, à chercher ce qu’il ressent et comment il a pu survivre à une si grande perte.
Un bloc de béton s’abat dans l’estomac.