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(Yves Bonnefoy in « Les Planches Courbes »)
Ryszard Kapucinski représentait pour moi l’homme qui avait osé et qui osait encore et encore.
C’était un homme qui portait son être à travers le Monde et en particulier sur le continent africain, et qui nous faisait partager toute sa réalité.
Pas de préjugés ni de pensées préconstruites, c’était un « journaliste de terrain », un baroudeur qui vivait avec les populations présentes, qui comprenait l’Afrique dans son découpage subjectif... il vivait ses récits.
Il portait le journalisme à son plus haut degré, faisant vibrer ses écrits d’une flamme qui ne pouvait appartenir qu’à celui qui a vu uniquement par son humanité et sa raison, non par une éducation ou une société qui l’auraient poussé à percevoir tous les conflits et toutes les relations humaines d’un seul et même point de vue.
Il nous faisait voir la vie de quelques individus qu’on finissait toujours par inscrire dans nos mémoires, et leur histoire avec.
Devant cette figure de l’audace, j’aurais aimé m’asseoir... le regarder avec admiration, et parler des heures entières.(« Dites m’en plus sur Nkrumah, reparlez moi encore de « l’embuscade », donnez moi votre vision du voyage, portez moi en voyage)
Je me suis toujours dit qu’un jour venu j’aurais moi aussi le courage, à une moindre mesure, d’aller jusqu’à lui. J’avais même fixé un moment précis, une thèse sur les récits de voyage. Il faut croire qu’il me faudra faire sans son talent d’écrivain et de conteur mais surtout sans sa richesse même de penseur.
Je regarde maintenant avec une certaine mélancolie-souriante une petite carte de l’Afrique que j’avais crayonnée et glissée dans un de ses romans (« Ebène »). J’avais appris à dessiner à deux niveaux, celui des frontières, et celui des peuples.
Pour vous donner envie de le découvrir, voila ce qu’il dit lui-même de son parcours:
"J’ai vécu en Afrique pendant des années. J’y suis allé pour la première fois en 1957. Puis, au cœur des quarante années suivantes, j’y suis retourné dès que l’occasion s’est présenté. J’ai sillonné le continent, évitant les itinéraires officiels, les palais, les hommes importants et la grande politique. J’ai préféré me déplacer en camion de fortune, courir le désert avec des nomades, être l’hôte de paysans de la savane tropicale. Leur vie est une peine, un tourment qu’ils supportent avec une endurance et une sérénité stupéfiantes.
Ce n’est donc pas un livre sur l’Afrique, mais sur quelques hommes de là-bas, sur mes rencontres avec eux, sur le temps que nous avons passé ensemble. Ce continent est trop vaste pour être décrit. C’est un véritable océan, une planète à part, un cosmos hétérogène et immensément riche. Nous disons « Afrique », mais c’est une simplification sommaire et commode. En réalité, à part la notion géographique, l’Afrique n’existe pas."
(Ébène , Aventures africaines)