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"comment je suis arrivé en catastrophe jusqu'à ton pied" (in"Mémoires de porc-épic")

Par la liseuse :: 25/01/2007 à 10:52


Il est dit, en bien des cultures, que nous ne vivons pas seuls. Outre les bêtes à poil, les invisibles minuscules, et les au delà de l’espace terre, un second monde peuplé de doubles et d’esprits maléfiques (voire quelquefois très sympathiques) nous côtoie. Dès lors, la donne change, car ces deux mondes ne peuvent que former un même réseau.

Dans le monde d’Alain Mabanckou, certains Hommes sont dotés de doubles qui vont changer leur vie, tout comme un destin contrarié.

Il existe donc des doubles nuisibles, très symboliquement représentés par des rats ou autres bêtes à pique, et puis des doubles plus pacifique qui font de leur répondant humain un bienfaiteur hors norme, père de hautes actions.

Dans ce monde de cases, de mystère, et de vengeance, un jeune porc-épic, qui a gagné de l’âge a quitter le monde naturel, devient le double d’une filiation néfaste qui lui vaudra bien des malheurs.

Avoir un double pour un humain, ce n’est pas seulement cohabiter vaguement avec un animal fugueur, c’est aussi être accompagné pour sa vie entière d’un double humain, sans bouche, sans nez, qui vous réclame chaque jour le double de ce que vous avez produit excessivement la veille.

Pris dans un cercle infernal où l’on se mord la queue, l’Homme est alors tout à point pour succomber à ses désirs de vengeance, pour asseoir plus sûrement encore son autorité mais surtout sa « dignité »

En réalité, bien vite, ses raisons si » profondes » ne s’avèrent être que des régressions vers l’âge enfantin du vol de sucette. La souffrance personnelle explose et atteint autrui en plein visage, de deux pics de porc-épic bien placés.

Si Kibandi, le maître humain, finit par disparaître dans des circonstances très oppressantes, c’est que dans ce monde là, les morts se vengent.

Ils se vengent d’ailleurs même avant de grignoter les racines; dès leur mise en bois, ils ont la possibilité de désigner celui qui les a « mangé », et parfois, ces mises à mort prennent des allures très folkloriques « le cercueil se met tout d’un coup à bouger, les quatre gaillards qui le portent sur les épaules sont comme entraînés dans une danse endiablée, ils ne ressentent plus le poids du cadavre, ils courent à gauche et à droite, souvent la bière les entraîne au milieu de la brousse, les ramène au village dans une course vertigineuse… »

Toutes ces observations, observations de croyance, de sentiments ancrés, de messes basses, relèvent évidemment d’un narrateur omniscient, pourtant, l’ombre de notre cher porc-épic plane partout sur le discours.

On s’imagine alors à sa place, regardant vers le haut, reniflant la poussière, chatouillé par les ronces. Et c’est qu’il sait se faire aimé ce petit animal ! Dès le commencement, il incarne la différence, celui qui sait plus, celui  dont l’hérédité cache un lourd secret magique et dont le destin est tout aussi unique.

Car si l’histoire nous est contée ( car je vous assure qu’on entend une voix), c’est que ce petit être a étrangement survécu à la mort de ses doubles humains et qu’il accumule à lui seul 142 années.

 Tout se présente comme si il avait survécu pour en tirer des leçons, pour s’asseoir à notre pied, déballer ses souvenirs pour nous éduquer.

En cela, je pense que l’on est d’accord, on se trouve bien dans un conte, ou alors on pourrait dire une légende, une fable ,une comptine.. Qu’importe, cette fois ce monde m’est inconnu et je me retrouve petite enfant.

Car en général, lorsque l’on réécoute ou relit les contes et légendes de son enfance, de son pays, de sa famille, une distance s’est déjà creusée entre ce qui a été et l’idée que nous nous en faisons. Un si gros lot de nouveautés ne pouvait alors que me faire replonger dans des peurs et des croyances qui appartiennent à un monde non assimilé. Pour que les choses soient « éclairées », un petit extrait de terreur: « il (le père ) saisit le gamin (son fils, kibandi) par la main droite, le rudoya presque, la porte demeura a moitié fermée, ils disparurent dans la nuit, le père ne lâchait pas un seul instant la main du fils comme s’il craignait que celui-ci ne prenne la poudre d’escampette, la marche fut interminable, ponctuée de cris d’oiseaux de nuit, et lorsqu’ils parvinrent enfin au cœur de la brousse, la lune les guettait d’un oeil discret, le père libéra la main de mon jeune maître, il savait que celui-ci ne pouvait plus songer à la fuite à cause de la crainte des ténèbres qui l’habitait… »

Ce récit m'a fait vivre un retour aux veillés que je n'ai pas connu, l’entrée dans un monde interdit  qui nous attire et nous effraie, dans une culture inconnue que nous possédons pourtant par petites bribes d'histoires.

Etant donné qu’une lecture n'est jamais terminée mais que l'attention, elle, a des limites, je citerai une dernière fois le texte en déclarant haut et fort en mon coeur (à la manière d'une ritournelle)  « je tiens désormais à mes souvenirs comme l’éléphant tient à ses défenses, ce sont des images lointaines, ces ombres disparues, ces bruits éloignés qui m’empêchent de commettre l’irréparable…»

Lisez bien, le monde est bourré de souvenirs à savourer…

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